Diderot, Molière et Mozart, un samedi ordinaire, le 4 juin 1960
Je cite intégralement :
« Après un cours de français consacré à une imitation du « Neveu de Rameau » de Diderot sur un violoncelle et une séance de dictée, cet après-midi, je me suis mis sur la chaise longue au soleil en lisant le Guide Bleu sur l’Autriche.
J’ai écouté « Les mille histoires
de la musique » qui étaient consacrées aux voyages de Mozart en Italie où
il fut durablement influencé par la musique des compositeurs de ce pays et où
se situe cette anecdote : Mozart ayant écouté un Requiem dans une église,
a fait le pari de s’en souvenir intégralement. Et en effet en rentrant à l’auberge
il reproduisit de tête l’intégrale du morceau presque sans fautes.
J’ai ensuite écouté « Rendez-vous à cinq heures »
où est intervenu un sociétaire de la Comédie Française qui revient d’Amérique
où il a mis en scène « Le Misanthrope » de Molière en langue
américaine. »
Il reste bien entendu beaucoup d’énigmes dans ce texte, énigmes d’autant plus difficiles à résoudre après autant d’années puisque je n'y ai joint aucun document, ni aucun dessin et que les émissions de radio que j'évoque ne sont plus documentées en détails sur l'internet.
"Le Neveu de Rameau" a pourtant constitué un texte lumineux que j’ai réellement apprécié, autant pour sa qualité littéraire que par les possibilités de jeu théâtral qu'il peut offrir.
Je l’ai lu et relu, mais c’est surtout sa représentation
théâtrale qui me reste en tête, avec la voix inoubliable de Pierre Fresnay. Ce n’est que
bien plus tard, en le reliant aux autres philosophes contemporains et même au « Noces
de Figaro » que j’en ai mesuré toute la portée historique.
Quelques années plus tard (en 1963 si j’en crois les
archives que j’ai trouvées), j’aurai la chance d’écouter les deux interprètes
au Théâtre de La Michodière situé près de l’Opéra - et donc à deux pas de la Gare
Saint Lazare : Pierre Fresnay, responsable de l’adaptation et Julien
Bertheau.
C’est de ce même théâtre que je garde, depuis 1971,
un autre souvenir précieux : la représentation de « Mon Faust »
de Paul Valéry avec le triangle d'acteurs magnifique : Pierre Fresnay, Pierre Dux et
Danièle Delorme.
Une merveille, avec ces personnalités précieuses, dont une
série de films des années soixante et soixante-dix nous transmettent la
mémoire vivante !
Quant aux émissions de radio évoquées, pas de trace,
sinon celle du voyage aux Amériques des acteurs de la Comédie Française, documentée par de nombreuses photographies.
J’imagine que cela correspond à la descente de l’avion
transatlantique de Louis Seignier, qui a marqué le rôle du « Bourgeois
gentilhomme ».
En ce qui concerne Mozart dont je garde également en mémoire les épisodes de la vie racontés par Brigitte et Jean Massin, pendant toutes mes années de lycée, je l'ai retrouvé à Salzbourg l'été suivant, après que le guide bleu que je lisais ce jour-là m'ait donné quelques pistes à suivre à Salzbourg.
Mozart toujours d'actualité dans l'itinéraire du Conseil de l'Europe dont j'ai suivi la naissance et dont le voyage en Italie a fait l'objet de nombreuses célébrations en 2021.
Souvenirs gentiment vieillis, cartes postales d'un temps passé, mais dont je me sens aujourd'hui, en relisant, un des derniers porteurs de mémoire.
« Puis il se mit à sourire, à contrefaire l’homme
admirateur, l’homme suppliant, l’homme complaisant ; il a le pied droit en
avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard comme
attaché sur d’autres yeux, la bouche entr’ouverte, les bras portés vers quelque
objet ; il attend un ordre, il le reçoit, il part comme un trait, il revient,
il est exécuté, il en rend compte ; il est attentif à tout ; il ramasse ce qui
tombe ; il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds ; il tient une
soucoupe, il approche une chaise, il ouvre une porte , il ferme une fenêtre, il
tire des rideaux ; il observe le maître et la maîtresse ; il est immobile, les
bras pendants, les jambes parallèles ; il écoute ; il cherche à lire sur des
visages, et il ajoute : « Voilà ma pantomime, à peu près la même que celle des
flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux. »
Les folies
de cet homme, les contes de l’abbé Galiani, les extravagances de Rabelais,
m’ont quelquefois fait rêver profondément. Ce sont trois magasins où je me suis
pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plus graves
personnages ; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président,
un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans un
premier commis.
MOI. ― Mais
à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci, et
je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.
LUI. ― Vous
avez raison. Il n’y a dans tout un royaume qu’un homme qui marche, c’est le
souverain ; tout le reste prend des positions.
MOI. ― Le
souverain ? Encore y a-t-il quelque chose à dire. Et croyez-vous qu’il ne se
trouve pas, de temps en temps, à côté de lui, un petit pied, un petit chignon,
un petit nez qui lui fasse faire un peu de pantomime ? Quiconque a besoin d’un
autre est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa
maîtresse et devant Dieu ; il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le
pas du courtisan, de flatteur, de valet ou de gueux devant son roi. La foule
des ambitieux danse vos positions, en cent manières plus viles les unes que les
autres, devant les ministres. L’abbé de condition, en rabat et en manteau long,
au moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille de bénéfices.
Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la
terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.
LUI. ― Cela
me console. »
Denis Diderot, Le Neveu de Rameau, Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade, 1951, pp. 470-471.
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