Les belles vacances août 1960 (suite)
Si j’avais laissé
passer une année entre deux des posts de ces souvenirs « d’enfance
prolongée » surgis de carnets qui ont, entretemps, encore voyagé –
mais cette fois seulement dans Paris – ce sont deux années qui se sont écoulées.
Deux années d’une écriture rare et presque uniquement professionnelle, laissant en suspens le récit de quinze jours de voyage avec mes grands-parents, dans une ambiance que je trouve, rétrospectivement stimulante, mais un peu étrange, voire étrangère, compte tenu de la proximité de la frontière.
Etrange mais très marquante, ce
qui explique certainement que je sois resté un peu bloqué aussi longtemps entre deux eaux.
Je savais mon
grand-père Penette attaché à cette région où il a grandi et s’est formé à la
comptabilité. Il y a suivi les passages des trains, habitant depuis Sévérac-le-Château où il est né, à la proximité de gares dont son père
avait la charge.
J’avais pu constater qu’il parlait aussi bien le castillan que le basque. Je le savais aussi attiré par les montagnes voisines qui constituaient encore en 1960, pour la plupart des Français, une frontière politique dont les souvenirs étaient parfois douloureux.
Je le constaterai de manière pratique et concrète, grâce aux
discussions avec des stagiaires descendant(e)s de réfugiés de la Guerre
d’Espagne ou en rencontrant des familles catalanes, visitant les espaces
mortifères des lieux de mémoire de Mauthausen.
Cette frontière franchie, dans un étonnement enfantin, avec ma mère, vers mes sept ans pour passer quelques jours à San Sebastian et dont je ne comprendrai que bien plus tard les enjeux passés, en m’agrégeant intellectuellement à la nouvelle lecture des chemins de pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle. Des chemins conçus comme le rattachement matériel de l’Espagne et du Portugal à un esprit européen renouvelé, après la chute des dictatures.
Initiative de José Maria Ballester
tentant de faire table rase des épisodes fascistes, mais en gardant des
attaches souterraines avec l’Opus dei.
Impérieuse mémoire
dans la résurrection malheureusement régulière des pouvoirs absolus !
J’ai d’ailleurs
découvert, il n’y a que quelques jours, la proposition d’une nouvelle
initiative d’itinéraires liée aux « Chemins de la liberté traversantles Pyrénées ».
L’espoir se mesure ainsi à
une échelle variable où la violence verbale ou réelle rétrograde en permanence
l’aspiration des avancées vers la paix !
Je reprends ainsi mon
récit daté :
« Très beau voyage depuis huit heures du matin au départ de Paris-Austerlitz, par Vitry-sur-Seine et d’autres villes de banlieue qui n’appartiennent pas à mon horizon habituel.
Arrêt d’une heure à Dax où un très gentil chauffeur de taxi
nous a fait visiter la ville, en passant par les bords de l’Adour, à la
proximité des « Baignots », restaurant pour les curistes qui
apprécient les bains de boue et les sources d’eau chaude thermale destinés à
combattre les rhumatismes. »
Je note aussi la
vision furtive du « Bois de Boulogne » (concurrence
parisienne ou besoin de distinction pour des curistes venus de la capitale
ou d’autres villes prestigieuses de l'Europe ?), la piscine thermale, le golf, l’espace dévolu
à la pétanque, du côté du terrain de camping et du restaurant d’Albaladejo. »
Mais je sais déjà que
pour les plus jeunes générations je vais être obligé de mettre un lien avec ce
nom prestigieux d’un rugbyman que j’ai vu jouer au stade de Colombes et que la
famille de mon grand-père venait admirer pour les confrontations du tournoi des
cinq nations.
Et je continue ainsi par l’arrivée à Mont-de-Marsan vers 18 heures « …Où nous avons été accueillis par Berthe et Jeanne qui nous ont conduit chez elles où nous nous sommes rafraichis et restaurés avec de la soupe du pays, du confit d’oies et de la salade du jardin. La discussion a continué dans la nuit à propos du patois du pays, en passant par les souvenirs d’enfance que mon grand-père partageait avec ses amies. ».
Inutile de dire que, n’ayant rien noté de précis ou de
concret, ces souvenirs ne me laissent que des interrogations insatisfaites.
Ces amies qui, comme
je l’ai déjà écrit, venaient régulièrement séjourner quelques jours à Colombes
ont dépaysé mon enfance banlieusarde. Mais, par manque de témoignages
photographiques ou sonores, je ne peux rien décrire de précis à leur propos, ni rassembler le moindre souvenir de leur visage.
Mais, avant d’aborder
les journées suivantes, je ne peux que m’arrêter sur deux coïncidences, sinon sur
des concordances.
C’est à Dax que mon
grand-père a fait une attaque cérébrale en 1968, au cours d’une cure de boues thermales. Et ce n’est qu’en 2014, lors d’un séjour à Bagnoles-de-l’Orne pour
une assemblée générale des villes thermales françaises, que je ferai la
connaissance des responsables des soins de cette station pyrénéenne que je n’avais
fait que traverser.
Je me souviens encore
des difficultés que ma grand-mère a rencontrées pour revenir en ambulance vers
Paris, dans cet été 68 où la France se trouvait aussi paralysée que mon
grand-père, devenu hémiplégique.
Une année qui a marqué
pour beaucoup une sorte de rupture idéologique et sociale et qui constitue un
point de césure personnel : première année en tant qu’assistant et
rencontre avec la maman de mes deux ainés !
Mais cette parenthèse
enchantée sur le plan personnel, presque comparable à celle que les générations
précédentes ont connue avec le Front Populaire, trente années plus tôt, aura
aussi constitué le début d’une séparation inéluctable entre mes grands-parents.
« Longue
rééducation » pour mon grand-père, dans plusieurs cliniques et maisons
de repos de la région parisienne, jusqu’à ce que ma maman, qui avait cessé
son travail en 1974, prenne soin de lui à plein-temps, permettant ainsi qu’il
puisse revenir à son domicile, jusqu’à son décès en 1976.
« Longue
maladie » de ma grand-mère, comme l’on dit pudiquement, dès le début
des années 70, laquelle aboutira à son décès à Nanterre en 1973, dans un
hôpital qui jouxtait cet hospice abominable où vivaient ceux que l’on
surnommait dans mon enfance « les petits bleus » : ces
abandonnés de la vie qui se promenaient à pied durant la journée sur les
routes, vers Colombes ou Rueil-Malmaison, pour faire la manche.
De ce fait, mes
grands-parents ne se reverront que très peu en cette fin des années soixante,
avant d’être définitivement séparés par les maladies invalidantes de l’un et de
l’autre, puis par la mort où leurs dépouilles rejoindra pour l’une le cimetière
familial de Lumigny sur Marne et pour l’autre, celui de Tarbes.
Leurs visages ou leurs
silhouettes restent réunis en permanence dans ma mémoire de ces années
heureuses. Des années durant lesquelles ils m’ont offert tant d’heures pleines
de charme, de découvertes culturelles, de voyages aventureux par le train et
d’horizons linguistiques qui ont comptés dans ma curiosité de l’ailleurs.
Je les espère vivants, dans ces lignes que je leur devais, par un devoir de transmission indispensable à
d’autres générations venues ou à venir.






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